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Historiographie lyonnaise

Article publié dans le volume Lyon de la Carte archéologique de la Gaule (C.A.G. 69/02) en 2007 et dont le texte est proposé ici avec l’aimable autorisation de leurs auteurs
(© Tous droits réservés) :

à citer avec la référence : Cl. Chomer et A.-C. Le Mer, « Historiographie lyonnaise», dans Lyon, Carte archéologique de la Gaule, (C.A.G. 69/02), Gap, 2007, p. 109-123

Auteurs

Claire Chomer (1re partie)

et Anne-Catherine Le Mer (2e partie à partir de 1933)

Lyon antique après l’Antiquité :
destruction, remplois et redécouverte

A la fin du Moyen Age, peu de vestiges antiques étaient encore visibles : un ou deux tombeaux (dont le « tombeau des deux amants »), quelques arcades (Puy d’Ainay et odéon à Fourvière, amphithéâtre sur les pentes de la Croix-Rousse), pans de murs et piles d’aqueducs. Placés alors sur des plans (plan dit scénographique de 1550), décrits ou dessinés ; aujourd’hui soit ils ont disparu, soit ils ont été entièrement dégagés. D’autre part, certains bâtiments ont utilisé des substructions antiques pour asseoir leurs fondations (maison de l’Angélique, n° 12 rue Nicolas de Lange) ou pour élever des murs de clôture (piles de l’aqueduc du Gier, rue Roger Radisson). D’autres sites ont servi de carrière comme le rappelle la toponymie des quartiers : la colline de Fourvière est appelée « Mont-Pierreux », le secteur de l’amphithéâtre « perier ». Les blocs antiques étaient remployés uniquement pour leur valeur fonctionnelle, perdant ainsi leur statut primitif : piédestal de croix de chemin ou d’autel dans une église, bassin de fontaine dans le cas des sarcophages. Les gros blocs taillés étaient prisés pour la construction de grande ampleur et ce parfois dès l’Antiquité tardive : mur d’enceinte de Saint-Jean ou n° 81-89 montée de la Grande-Côte ; épitaphes et dédicaces intégrées dans les murs de la cathédrale Saint-Jean ; piles du pontdu Change ou du pont de la Guillotière. Certains reliefs, choisis pour leur aspect esthétique, ont été aussi encastrés dans des édifices religieux, en dépit de leur origine païenne, comme le naïkos contenant les trois déesses-mères dans la façade de l’abbatiale Saint-Martin-d’Ainay. Bien connus des antiquaires du XVIe siècle qui les ont étudiés et reproduits ; ce qui est d’ailleurs précieux car certains ont disparu aujourd’hui. A ce propos, Jacob Spon écrivait dans la préface de sa Recherche des antiquités et curiosités de la ville de Lyon (1673) que « les pierres parlent dans tous les coins de nos rues. » Les pierres de grand appareil ont aussi été utilisées dans les fondations de nouveaux bâtiments, et ont été ainsi cachées des regards pendant des siècles jusqu’à ce qu’un nouveau plan d’urbanisme ou projet de construction les remettent au jour : la Manécanterie à Saint-Jean ; chapelle Saint-Côme, n° 3 rue Chenavard, et de nombreux immeubles de la Presqu’île comme au n° 2 place Meissonnier. Aux XVIIIe et XIXe siècles, l’aménagement des quais et des bas-ports de la Saône et du Rhône a occasionné d’importants dragages qui ont remonté de nombreux objets, statues et blocs inscrits.

Au début du XVIe siècle, dans une mouvance humaniste, les érudits français tentent d’offrir d’antiques origines à leurs villes, allant jusqu’à les doter parfois d’« une illustre préhistoire fantaisiste ». Les lettrés lyonnais n’échappent pas à cette mode, bien au contraire ; ils sont même les premiers à s’intéresser de près aux antiquités encore visibles, publiant les premiers recueils d’inscriptions locales, constituant des cabinets de curiosité ou « chambres de merveilles » où sont rangés les objets trouvés – monnaies, lampes, vases entiers, inscriptions, pierres gravées, ossuaires – souvent sans se soucier d’en indiquer la provenance. Ainsi, de nombreux savants ont écrit des histoires de la ville de Lyon, avec reproductions d’inscriptions antiques, mentions de découvertes archéologiques, en reprenant souvent les données proposées par leurs prédécesseurs, perpétuant ainsi erreurs ou affabulations scientifiques. Beaucoup d’ouvrages sont restés au stade de manuscrits, malgré de nouvelles éditions aux XIXe et XXe siècles ; un travail universitaire en cours permettra sans doute d’évaluer leur intérêt et leur impact pour la connaissance de Lyon antique. Aujourd’hui, les entreprises de numérisation des bibliothèques permettent à tous de retourner à ces sources.

Dès la fin du XIXe siècle, l’histoire des antiquaires et humanistes lyonnais a fait l’objet de plusieurs études, principalement de L. Niepce, 1881-1885 ; M. Varille, 1923 ; C. Germain de Montauzan, 1920 ; Ph. Fabia, 1934 ; M.-F. Pérez, 1977, 1998 et avec D. Ternois, 1980 ; R. Cooper, 1985 (1988), J. Burdy, 2000b et surtout G. Bruyère, 1993 et 2001. Tout dernièrement M.-P. Darblade-Audoin a effectué ce travail dans son introduction du volume lyonnais du Nouvel Espérandieu (2006, p. XI-XLIII), axé sur l’historiographie de la sculpture antique de Lyon.

Les Antiquaires, humanistes, archéologues et collectionneurs du XVe au XVIIe siècle

En 1492, Pierre Sala (avant 1457-1529), considéré comme le premier d’entre eux, achète sur la colline de Fourvière une vigne connue pour receler les vestiges du palais des empereurs romains. Il fait construire une maison qu’il nomme lui-même « l’Antiquaille » où il conserve inscriptions et objets antiques découverts sans doute dans son terrain. Par la suite ce domaine deviendra, en 1629, la propriété des religieuses de la Visitation que Fr. Artaud (1846, p. 22) soupçonnait d’avoir dissimulé des antiquités pour ne pas être importunées par des visites de curieux et amateurs. En effet, cette maison avait acquis une certaine notoriété ; Louis XIV y viendra avec Anne d’Autriche s’y faire recopier quelques inscriptions. De Pierre Sala est connu un manuscrit nommé a posteriori : Antiquités de Lyon (Paris, BN, ms. fonds fr. n° 5447) qui compile des notes en vrac et reproduit 14 inscriptions.

Au début du XVIe siècle, une réunion de lettrés se tenait sur la colline de Fourvière, tel que le narre en 1506 H. Fournier à son ami Symphorien Champier (1472/1473-1539 ?). Ce dernier, médecin, homme politique et polygraphe a écrit de nombreux ouvrages dont la plupart sont restés à l’état de manuscrits ou ont disparu. Le plus célèbre, le Liber de Quadruplici vita (Lyon, S. Gueynard et J. Huguetan, 1507) est divisé en plusieurs parties dont l’une, intitulée Trophoeum Gallorum, présente un chapitre lyonnais qui recense, entre autres, 19 inscriptions antiques. En 1529, sous le pseudonyme Morien Piercham, il sort un petit opuscule consacré à l’origine antique de Lyon Cy commence ung petit livre de l’antiquité, origine et noblesse de la très antique cité de Lyon… et publié à nouveau en 1884 sous le titre L’antiquité de la cité de Lyon, ensemble la rebeine ou rebellion du populaire contre les conseillers de la cité en 1529, et la hiérarchie de l’église métropolitaine (Lyon, H. Georg.). Il fonde avec Claude Bellièvre le premier collège de la Trinité.

Claude Bellièvre (1487 ou 1497-1557), magistrat de la ville de Lyon et amateur averti d’antiquités, avait réuni un certain nombre d’inscriptions et autres sculptures dans son jardin appelé Jardin des antiques, localisé au Gourguillon, dans le quartier Saint-Georges. Echevin en 1528, il joue un rôle important lors de la découverte par Roland Gribaud, dans sa vigne localisée à l’angle des actuelles rues Burdeau et Pouteau (Lyon 1er), des deux fragments de la Table Claudienne (C.I.L. XIII, n° 1668), dont il négocie l’achat pour les consuls lyonnais. L’acte de vente est associé à une vague promesse de fouilles, hélas, jamais entreprises. Cette table de bronze reproduisant le discours de Claude prononcé devant le Sénat en 48 (Tacite, Annales, XI, 23-25) est interprétée comme la preuve d’un antique privilège accordé à la ville et suivra l’administration centrale dans tous les lieux où elle siégera. Claude Bellièvre rédigea plusieurs volumes de notes sur des sujets divers, dont le plus connu, le Lugdunum priscum rédigé en franco-latin entre 1525 et 1556, présente, entre autres, 85 inscriptions antiques. Ce manuscrit (Montpellier, bibliothèque de la faculté de médecine, H 357), largement consulté par ses successeurs, n’a été publié qu’au milieu du XIXe siècle par J.-B. Monfalcon dans la collection des Bibliophiles lyonnais (Lyon, imp. Dumoulin et Ronet, 1846) ; 8 autres volumes en partie inédits sont conservés au Cabinet des Manuscrits (Paris, B.N., ms fr. 17526 et ms. lat. 13122-28).

Nicolas de Langes (1525-1606), le neveu de Claude Bellièvre, achète les demeures de son oncle à sa mort. Mais il préfère s’installer sur la colline de Fourvière, dans une maison dite de « l’Angélique », construite sur des substructions romaines. Il augmente la collection de Claude Bellièvre, triplant le nombre d’inscriptions, pour certaines d’origine viennoise, et constitue un important médaillier. La demeure du Gourguillon est vendue ensuite aux Pères de la Trinité dont le jardin, qui conserve toujours une bonne partie de la collection lapidaire, reste un passage obligé des amateurs d’antiquités. En 1675, 22 inscriptions ont été vues par J. Spon « soutenir des pots de fleurs, ou engagées dans des murailles ».

A la même époque, fréquentant certainement les précédents, vivait Guillaume de Choul (vers 1500-entre 1557 et 1561), en haut de la montée du Gourguillon dans sa maison « de la Magdeleine » qui est rachetée en 1636 par les religieuses du Verbe-Incarné. Lors de travaux d’agrandissement, il met au jour de nombreux objets et monnaies antiques qu’il décrira dans ses ouvrages. Bailli des montagnes du Dauphiné et conseiller du roi, il se forge une formation de numismate et acquiert des connaissances en antiquités grecques et romaines. Avant 1547, il écrit sur la commande de François Ier, un ouvrage, Des antiquités romaines, jamais publié (Turin, Bibliothèque royale, var. 212) où il expose de manière décousue des considérations philosophiques mêlées de descriptions de vestiges antiques de France (dont Lyon) et d’Italie et agrémentées de dessins à la plume. Ce texte a ensuite été remanié pour être intégré dans une vaste compilation, disparue, en 12 tomes sur les Antiquités de Rome. Un de ses ouvrages (de Choul, 1555) sera traduit en toscan par son ami Gabriel Syméoni (1509-1570). En effet, dès 1552-54, cet humaniste poète florentin séjourne à plusieurs reprises à Lyon, sur la colline de Fourvière. Autodidacte dans l’étude de l’Antique, il a néanmoins le sens de l’observation, s’intéresse de près à l’histoire antique de Lyon et ses monuments et collectionne pierres gravées et monnaies. Dans son ouvrage Dialogo Pio et Speculativo, con diverse sentenze latine e volgari, (Lyon G. Roviglio, 1560), traduit en français par A. Chappuys, l’année suivante sous le titre de Description de la Limagne d’Auvergne en forme de dialogue (Lyon, G. Rouille, 1561), G. Syméoni énumère les vestiges antiques que recèle la ville de Lyon. Il avait auparavant consacré à ce sujet, vers 1560, un opuscule dédié au duc Emmanuel de Savoie, Origine e le antichità di Lione (Turin, archives d’Etat, J.A.X., 16). Resté au stade de manuscrit, riche de 140 illustrations, vues, reproductions d’objets et inscriptions, il a été édité, sans les figures, par J.-B. Monfalcon (Mélanges sur l’Histoire ancienne de Lyon, Lyon, Imp. de Bajat, 1846) d’après une copie imparfaite de l’abbé Constanzo Gazzera de Turin, conservée à la bibliothèque municipale de Lyon (Catalogue de la Bibliothèque lyonnaise de M. Coste, rédigé et mis en ordre par Aimé Vingtrinier, Lyon, 1853-1856, p. 44, n° 1302). Dans cet ouvrage, il offre, à la suite de l’habituelle dissertation historique sur Lugdunum, une promenade dans la ville de Lyon, nommant et décrivant toutes les antiquités encore visibles. Il est l’un des premiers, par exemple, à remarquer les colonnes en marbre égyptien qu’il attribue déjà à l’autel des Trois-Gaules qu’il situe ainsi dans le quartier d’Ainay ; il place également un amphithéâtre au pied de la colline de la Croix Rousse dont il dessine quelques arcades (fig. 13) et un théâtre (l’odéon) dans une vigne à Fourvière. Il présente aussi des pièces lapidaires qu’il a remarquées, encastrées dans des murs ou exposées dans des collections privées et recense ainsi 88 inscriptions et 14 statues en pierre et en marbre. Parmi celles-ci, 4 nous sont parvenues, permettant ainsi à M.-P. Darblade-Audoin, dans son Nouvel Espérandieu (2006, p. XII-XV) d’évaluer la fiabilité de cet auteur, notre principale source pour la première moitié du XVIe siècle. Elle en conclut qu’il représente des œuvres qu’il a en effet vues même s’il « est coutumier d’ajouts divers, de suppressions ou de légères modifications, toujours dans un but savant et pour une meilleure compréhension de l’objet pour le lecteur ».

A la fin du XVIe siècle, paraissent d’autres ouvrages proposant une histoire savante de Lyon ; certains utilisent d’ailleurs largement le Lugdunum Priscum de Claude Bellièvre, sans doute mis à leur disposition par Nicolas de Langes : le doyen de l’église de Beaujeu, Guillaume Paradin (vers 1510-1590) et ses Mémoires de l’histoire de Lyon (Lyon, A. Gryphe, 1573, réédité par H. Chapelain, Roanne, Ed. Horvath, 1973) qui fournit 72 copies d’inscriptions lyonnaises, et le géographe Nicolas de Nicolay (1517-1583) et son manuscrit, Generalle description de l’antique et celebre cite de Lyon, du pais de Lyonnois et du Beauiollais (1573) (Paris, BN, fr. 24106) publié en 1881 par la Société de topographie historique de la ville de Lyon sous le titre Description générale de la ville de Lyon et des anciennes provinces du Lyonnais et du Beaujolais (Lyon, V. Advielle). Ces deux ouvrages ont été suivis par une Histoire véritable de la ville de Lyon, contenant ce qui a été omis par Maîtres Symphorien Champier, Paradin et autres de Cl. de Rubys (Lyon, Bonaventura Hugo, 1604).

Avec G. Syméoni puis avec le médecin-archéologue Jacob Spon (1647-1685), l’éloge historique est abandonné au profit d’une description des monuments et d’une esquisse de la topographie de la ville antique.

Au XVIIe siècle, J. Spon (fig. 14), inventeur du mot archéologie (ou archéographie) écrit quelques traités de médecine et dès 1673 une Recherche des antiquités et curiosités de la ville de Lyon, ancienne colonie des Romains et capitale de la Gaule celtique, avec un mémoire des principaux curieux de l’Europe (Lyon, Jacques Faeton, 1675). Cet ouvrage si précieux pour l’archéologie lyonnaise, compilant par ailleurs 150 inscriptions, a été réédité par J.-B. Monfalcon et L. Rénier (Lyon, L. Perrin, 1858) avec des rajouts (une vingtaine d’inscriptions) et corrections de l’auteur annotés sur un exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale (Res. 8° Lj9. 319) ; puis plus récemment mais sans ces rajouts (Minkoff Reprint, Genève, 1974). Entre octobre 1674 et juillet 1676, J. Spon entreprend un long voyage en Italie et en Grèce où il revient avec des croquis, monnaies, diverses notes et idées qu’il compile dans deux ouvrages : Recherches curieuses d’antiquités contenues en plusieurs dissertations, sur des médailles, bas-reliefs, statues , mosaïques et inscriptions antiques (Lyon, Thomas Amauldry, 1683) où il publie une trentaine d’articles et lettres ; œuvre qu’il poursuivra ensuite dans ses Miscellanea eruditae antiquitatis (Lyon, Thomas Amauldry, 1685). J. Spon écrit aussi dans le Journal des savants et acquiert une notoriété certaine dans le cercle des érudits de toute l’Europe avec lesquels il correspond. Premier véritable archéologue lyonnais, il sera une source inépuisable pour ses successeurs, quoiqu’il faille attendre jusqu’au début du XIXe siècle pour que le prochain apparaisse en la personne de François Artaud (cf. infra).

Le jésuite Claude François Ménestrier (1631-1705) écrit au même moment un Eloge historique de la ville de Lyon et sa grandeur consulaire sous les Romains et sous nos rois (Lyon, Benoît Coral, 1669), commande du Consulat et ouvrage dans la lignée des histoires du siècle précédent. A la suite de J. Spon, il écrit une Histoire civile ou consulaire de la ville de Lyon (1696), où cette fois les vestiges archéologiques, étudiés in situ, sont utilisés pour illustrer ses propos. D’autre part le collège jésuite de la Trinité établit à partir de 1668 un cabinet des antiquités et d’histoire naturelle, dont le Père Ménestrier va être le bibliothécaire ; il y déposera lui-même quelques objets trouvés dans le sous-sol lyonnais.

De nombreux cabinets de particuliers sont aussi constitués où étaient rangés des objets archéologiques à côté d’inscriptions, de statues ou de tableaux de maître. L’une des sources pour le XVIIe siècle est justement la liste dressée par J. Spon en 1673.

Les quelques « plans » connus de cette époque ne sont en réalité que des vues de la ville. Ainsi, on trouve au XVIe siècle la vue de J. Androuet du Cerceau et le Plan scénographique de 1550 (fac-similé gravé entre 1872 et 1876 par la Société de topographie historique de Lyon). Ce dernier est intéressant malgré son absence de précision topographique, notamment pour visualiser des monuments de type églises ou couvents aujourd’hui détruits. Il représente en effet le contour de la ville et de sa banlieue, les rues, les monuments, les murs ou encore les remparts. Dans le centre, la représentation des constructions à l’intérieur des îlots traduit surtout la densité de l’occupation, plutôt qu’une réalité topographique.

Parmi les plans datant du XVIIe siècle, c’est la grande vue de S. Maupin de 1625 (rééditée en 1635) et surtout le plan du même auteur, daté de 1659, auxquels il est souvent fait appel pour compléter, voire anticiper les découvertes archéologiques. Le réseau des premières rues n’apparaît pas sur les vues de S. Maupin, tandis qu’il est visible sur le plan de 1659, mais déformé.

Le premier plan géométral de Lyon, de C. Séraucourt, fiable au niveau des dimensions et à une échelle constante, ne sera dessiné qu’en 1735. Sa précision s’arrête au niveau des îlots. Il faudra attendre l’Empire pour que la municipalité lyonnaise se dote d’un plan général de la ville à grande échelle pour son service de voirie. Ce plan général d’alignement – de L.-B. Coillet – en plusieurs atlas ne donne néanmoins que l’aboutissement des parcelles sur rues. [Notice A.-C. Le Mer]
voir aussi le catalogue de l’exposition des Archives municipales de Lyon : Forma Urbis

Les académiciens du XVIIIe siècle

Fondée en 1700 par sept notables, l’Académie de Lyon – nommée dès 1758 l’Académie des sciences, belles-lettres et arts – est officialisée par des Lettres patentes de 1724. Vers 1717, elle s’établit dans une salle du palais épiscopal, sous la protection de l’archevêque François-Paul de Villeroi. Deux cents ans plus tard, après s’être installée tour à tour à l’Hôtel de Ville (1777-1793), au Grand-Collège (1800-1824) au Palais Saint-Pierre (1824-1975), elle se retrouve à siéger au Palais Saint-Jean. Dans la classe des Lettres et des Arts, de nombreux amateurs, érudits, religieux, artistes ou architectes, sans qualification particulière, traitent l’histoire ou l’art antique. S’ils se préoccupent des dernières découvertes et publications concernant la Narbonnaise ou l’Italie, l’intérêt de ces savants reste très local ou régional, formant des commissions dès qu’une découverte remarquable est faite. Lorsqu’une jambe de cheval est récupérée en 1766 dans la Saône, la découverte est immédiatement rapportée par P. Adamoli (1766) et on en parlera jusqu’au milieu du XIXe siècle (cf. infra). Dix ans plus tard, un batardeau est installé à l’endroit de la découverte, avec l’espoir de remonter la statue équestre à qui elle appartenait. Cette affaire sera l’occasion d’échanges avec le savant Esprit Calvet d’Avignon ou J.-Fr. Séguier de Nîmes. Cette correspondance et les rapports des académiciens (G.-M. Delorme, J. Pernetti et M.-A. Claret de la Tourette) qui ont examiné cette pièce de bronze et suivi ensuite les travaux commandités par deux mécènes se trouvent conservés au musée Gadagne (B 20 CR 9, dossier 3, cote N 1211.A à N) et à l’Académie des sciences et belles-lettres et arts de Lyon, ms. 158, f° 221) ; certaines de ces pièces sont publiées dans les Archives historiques du département du Rhône, 4, 1826 et 6, 1827.

Le début du siècle s’ouvre sur la destruction, en 1707, lors de travaux de voirie à l’angle du quai Chauveau et de la montée de l’Observance, du « tombeau des Deux-Amants ». Mais, si les structures archéologiques mises au jour lors des travaux de construction ou d’urbanisme sont détruites sans susciter grand intérêt, en revanche la découverte d’objets archéologiques, surtout lorsqu’il s’agit d’inscriptions, de monnaies ou de statues, fait l’objet de débats, d’analyses stylistiques et épigraphiques. Ainsi, à peine le fameux autel taurobolique offert en 160 pour le salut de l’empereur Antonin le Pieux et de la colonie de Lyon (C.I.L., XIII, n° 1751), fut-il trouvé fin 1704 sur la colline de Fourvière que trois dissertations parurent l’année suivante (dont Cl.-Gr. de Boze 1705 et le père D. de Colonia, 1705). Ce bloc acquis par la Ville près de quarante ans plus tard constitue, avec la Table Claudienne, les premières pièces du futur cabinet des Antiques municipal. Cet autel fut l’argument principal pour interpréter à tort le bâtiment trouvé en 1943 au-dessus des théâtre s antiques dans le parc archéologique de Fourvière comme le temple de Cybèle. Autre exemple, la découverte, faite en mars 1780 au n° 11 rue Sainte-Catherine, d’un autel dédié à Jupiter Depulsor, au Bon esprit et à la Fortune du Bon Retour (C.I.L. XIII, n° 1673), de monnaies et de fragments d’une statue de Jupiter (Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, ms. 118, f° 013, 058, et 130). L’étude des lettres et mémoires qu’elle a suscités nous apporte des indications précieuses sur le contexte archéologique : ces pièces ont été trouvées « à environ cinq pieds audessous du sol » et à proximité d’« un mur incrusté de marbre ».

Certains travaux lyonnais ont acquis une notoriété méritée : ainsi le comte de Caylus – qui rend compte de quelques découvertes lyonnaises dans son Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines (Paris, Desant & Saillant, 1752 à 1767, 7 vol.) – demande expressément à G.-M. Delorme (1700-1782) de continuer ses travaux sur les aqueducs romains. En effet, ses Recherches sur les aqueducs de Lyon construits sous les Romains, lues dans les séances de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, des 29 mai et 5 juin 1759 (Lyon, Aimé Delaroche, 1760), ont fait sensation. Dans cette étude, la première sur les plus impressionnants vestiges antiques de Lyon, il dresse une carte de leurs tracés et produit parallèlement de magnifiques dessins qui, miraculeusement reparus en 2003, ont été acquis depuis peu par la Ville de Lyon (conservés aux Archives municipales). Son œuvre sera reprise et complétée par A. Flacheron, 1840 ; par C. Germain de Montauzan, 1909 et enfin par J. Burdy, 2002.

Quand Claude Brossette (1671-1743), l’un des fondateurs de l’Académie, publie une Histoire abrégée ou Eloge historique de la ville de Lion (Lyon, J.-.B. Girin, 1711), digne des livres du siècle dernier, le père Dominique de Colonia (1658-1741), professeur au Collège et bibliothécaire de la ville, écrit un ouvrage : Antiquités de la ville de Lyon, ou explication de ses plus anciens monuments avec des recherches sur les choses remarquables qui peuvent attirer l’attention des étrangers (Lyon, François Rigollet, 1733 puis 1738) où il cite quelques découvertes archéologiques inédites (comme le bâtiment incendié au nord de la place Bellecour interprété comme un ustrinum) tout en étant fort critique à l’égard de ses prédécesseurs. L’avocat A. Clapasson propose dans sa Description de la ville de Lyon, avec des recherches sur les hommes célèbres qu’elle a produits (Lyon, Aimé Delaroche, 1741, nouvelle édition annotée et illustrée par G. Chomer et M.-F. Perez, Seyssel, Champ Vallon, 1982) un itinéraire de la ville et de ses monuments visitables. Un nouveau style d’ouvrage apparaît ainsi, le guide pour les étrangers, prétexte à des descriptions de ville et proche du récit de voyageur, autre style prisé depuis le XVIIe siècle. Au siècle suivant, F.-M. de Fortis proposera un Voyage pittoresque et historique à Lyon, aux environs et sur les rives de la Saône et du Rhône (Paris, 1821-1822).

Actuellement, l’Académie de Lyon possède une bibliothèque considérable provenant essentiellement d’échanges et de legs. Pierre Adamoli (1707-1769) avait laissé par voie testamentaire sa bibliothèque et ses manuscrits qui se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque municipale (fonds Palais des Arts). Au fur et à mesure des donations d’académiciens et du classement de ses archives administratives (recueils de comptes rendus et d’ouvertures de séances), l’Académie a réuni un fonds qui comporte actuellement près de 400 volumes de manuscrits. En particulier ceux de François Artaud, membre de l’Académie qui y a légué ses livres (dont certains annotés de sa main) et ses carnets de notes (ms. 101). Son cabinet particulier composé de médailles, tableaux et diverses antiquités (Cabinet Artaud) sera acheté par le musée des Antiques dont il fut le premier conservateur.

Le musée des antiques et ses conservateurs au XIXe siècle

Après la Révolution, quelques pierres ont été rassemblées sur la terrasse du Collège mais très vite, sous l’impulsion de N.-F. Cochard (1763-1834) qui écrira lui-même une Description historique de Lyon (Lyon, 1817), le projet d’un musée lapidaire voit le jour. Le Conservatoire des arts est ainsi créé en 1802 dans l’ancienne abbaye bénédictine Saint-Pierre-les-nonnains qui abrite aussi les locaux de l’Académie de Lyon. Les 64 arcades et travées du cloître sont numérotées et accueillent les collections lapidaires et épigraphiques ; cette nomenclature sera ensuite utilisée en référence dans les futurs catalogues du musée. Une véritable politique de rassemblement des inscriptions éparpillées dans la ville, chez des particuliers ou en remplois dans des monuments publics, se met en place. Un petit budget permet quelques achats mais ce sont surtout des dons qui sont sollicités. Les blocs mis au jour, lors des grands travaux du XIXe siècle, rentrent presque tous dans le musée et les objets archéologiques – quand ils sont entiers ou exceptionnels – sont récupérés.

Dans le cloître, les inscriptions sont exposées, superposées et associées à des sculptures, urnes funéraires ou amphores, constituant de véritables compositions esthétiques, modifiées au fil des acquisitions durant tout le XIXe siècle. Les conservateurs successifs, Fr. Artaud, A. Comarmond, E.-C. Martin-Daussigny, A. Allmer puis P. Dissard étaient investis de la surveillance des travaux, de l’acquisition des objets et inscriptions et de la muséographie. Dès Fr. Artaud, les lettres des inscriptions sont peintes en rouge sous prétexte que les textes étaient illisibles.

L’archéologue François Artaud (1767-1838) (fig. 18, p. 115) est donc le véritable créateur de ce musée et l’un des premiers archéologues de la Ville. Elève peintre de Pierre Schneyder qui étudie les antiquités de Vienne (38), il a entrepris un voyage en Italie d’où il est revenu avec un goà»t accru pour l’Antiquité romaine. Il se fait connaître à Lyon par la publication de la mosaïque du cirque mise au jour en 1806 par le pharmacien P. Macors sur son terrain dans le quartier d’Ainay (n° 24 rue Jarente, angle n° 39 rue Victor Hugo, Lyon 2e). Cette mosaïque, acquise ensuite en 1813 par la Ville, est d’abord conservée in situ sous « un petit temple dorique grec » dans le jardin dit « des mosaïques » pour lequel P. Macors organise des visites payantes. En 1808-1809, il fait d’autres fouilles, à l’emplacement des n° 18-20 rue Jarente, à l’angle du n° 15 rue d’Auvergne et communique ses résultats au préfet du Rhône dans une lettre qui sera publiée (P. Macors, 1809) ; une note inédite de Fr. Artaud relate aussi ces découvertes (Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, ms. 101-3, f° 427).

A la suite de ces travaux, ce dernier est nommé, en 1806, inspecteur du Conservatoire des arts et antiquaire de la ville, titre équivalent de conservateur. Il cumule ensuite cette fonction en 1812, avec celle de directeur de l’école des Beaux-Arts de Lyon hébergée également dans le palais Saint-Pierre. Parmi les premières affaires dont s’occupe Fr. Artaud, l’une particulièrement fait écho aux recherches réalisées au milieu du XVIIIe siècle et déjà évoquée. En 1809, le maire de Lyon, M. Fay de Sathonay, accepte de financer une nouvelle opération pour rechercher dans la Saône la statue équestre de bronze. Un batardeau fut donc installé face au couvent des Clarisses alors situé à l’emplacement des actuels n° 22-24 quai Tilsitt, sur la rive gauche de la rivière, mais aucun autre fragment de la statue tant recherchée n’apparaît. Il publie néanmoins le résultat de la drague qui a remonté des blocs, éléments d’architecture ou inscriptions, et des objets de bronze (Fr. Artaud, 1809). Ses notes, conservées à l’Académie de Lyon (ms. 101-F, f° 122v° à 128) et qui décrivent au jour le jour les découvertes faites sur le batardeau, préfigurent les cahiers de fouilles modernes. Il compile ainsi ses découvertes (voirie, égouts, aqueducs, réservoirs et citernes…), ses voyages dans le midi de la France ou en Italie dans ses carnets de notes ornés de quelques dessins (fig. 19), croquis de mosaïques (fig. 20), fac-similés d’inscriptions, qu’il mêle à des notes personnelles ou spécifiques à sa charge de conservateur. Il dresse aussi des listes d’inscriptions qu’il aimerait acquérir pour le musée. Pendant son mandat, il double le nombre de blocs inscrits (66 en 1808 et 150 en 1830), qui correspondent à peine à la moitié des inscriptions relevées par J. Spon dans sa Recherche annotée. Il s’occupera aussi des premières fouilles de l’amphithéâtre de Lyon, qu’il interprète comme une naumachie (ms. 013) (cf. infra). Il met en place une politique de surveillance de travaux, d’acquisition des objets archéologiques découverts, qui sera suivie par ses successeurs. Dès 1808, il publie, à compte d’auteur, une Notice des antiquités et tableaux du Musée de Lyon (Lyon, imprimerie Ballanche, 1808) qui sera rééditée et augmentée des nouvelles découvertes et acquisitions. Ces fascicules sont de véritables petits guides du visiteur, décrivant chaque objet à l’emplacement où il est présenté. En 1816, il écrit une Notice des inscriptions antiques du Musée de Lyon, premier catalogue des collections épigraphiques du musée, tout en préparant un important volume sur un Musée lapidaire de Lyon agrémenté de planches exécutées par J. Doliano qui représente ainsi les arrangements de chaque arcade. Le seul manuscrit connu, qui sera largement utilisé dans la partie épigraphique de l’Histoire monumentale de la ville de Lyon de J.-B. Monfalcon (1866), est conservé aux archives de la documentation du musée des Beaux-Arts de Lyon. Fr. Artaud dessine aussi toutes les mosaïques qui sont mises au jour avant 1835, en particulier dans le quartier d’Ainay, et qu’il publiera dans un volume grand format intitulé Histoire abrégée de la peinture en mosaïque (1835) dont les planches – peintes à la main ensuite par des élèves des Beaux-Arts – sont souvent les seules sources iconographiques. Il est aussi le correspondant et l’informateur de A.-L. Millin, qui parlera de Lyon dans son Voyage dans les départemens du midi de la France (Paris, 1807-1811). Ses carnets de notes contiennent des dissertations et commentaires qui seront recopiés tels quels dans son ouvrage publié à titre posthume en 1846 par J.-B. Monfalcon : Lyon souterrain ou observations archéologiques et géologiques faites dans cette ville depuis 1794 jusqu’en 1836. Fr. Artaud préparait avec l’architecte A. Chenavard (1787-1883), un plan de la ville antique établi d’après ses découvertes et interprétations : Lyon antique restauré. Les notes préparatoires de cet ouvrage et sa correspondance avec l’architecte sont conservées au musée Gadagne de Lyon (B 20 CR 9, dossier 9, cote 666.a, b et c) ainsi que le plan qu’il a annoté et corrigé (B 20 CR 9, dossier 10, cote 667.a). Fr. Artaud n’a pas vu la publication, en 1850, de ce grand ouvrage aux dimensions hors normes, qualifié sans aucun doute de « restitution hasardeuse » mais qui situe tout de même quelques vestiges, inconnus par ailleurs, comme un réservoir vers le n° 39 rue Burdeau (lyon 1er). Exilé à Orange, Fr. Artaud a quitté sa fonction en 1830.

En 1841, le docteur Ambroise Comarmond (1786-1857) (fig. 21, p. 116) est nommé conservateur des Musées archéologiques, fonction créée pour lui et qu’il cumulera avec celle d’inspecteur des antiquités du Rhône. Surveillant ainsi les travaux d’urbanisme, il écrit de véritables rapports aux préfets du Rhône (archives départementales du Rhône, dossier T391) qui sont souvent les seules sources à notre disposition.

A. Comarmond publie tout d’abord la Description du musée lapidaire de Lyon ; épigraphie antique du département du Rhône, Lyon, en plusieurs fascicules de 1846 à 1854. Dans cet ouvrage, il présente toutes les inscriptions, amphores et statues conservées dans son musée, indiquant les dimensions et souvent le contexte archéologique. Dans les mêmes années, Alphonse de Boissieu (1807-1886), autodidacte mais épigraphiste incontestable, sort, de même en fascicules, Les inscriptions antiques de Lyon, reproduites d’après les monuments ou recueillies par les auteurs (Lyon, Imp. Perrin, 1846-1854), avec de superbes gravures de Jean-Marie Fugier. Ces deux publications donnent lieu à un conflit ouvert qui polluera les pages de leurs propres albums ou même celles de la Revue du Lyonnais.

De la même manière, A. Comarmond publie, entre 1855 et 1857, les autres objets présents dans son musée, dans une Description des antiquités et objets d’art contenus dans les salles du Palais des Arts de la ville de Lyon (Lyon, F. Dumoulin, 1855-1857), reprenant ainsi l’inventaire manuscrit qu’il a mis en place – par catégories d’objets – de ses collections archéologiques. Cet inventaire est continué et parfois critiqué par E.-C. Martin-Daussigny (1805-1878) (fig. 22) qui lui succède à sa mort en 1857 à la tête du musée des Antiques. Parallèlement est établi un autre inventaire dit inventaire X (Acquisitions et dons en faveur des musées par M. Comarmond jusqu’au 6 décembre 1857 et par M. Martin Daussigny, musée des Beaux-Arts de Lyon, inventaire courant, 1841-1878, conservé au musée des Beaux-Arts de Lyon) qui présente par date tous les objets rentrés au musée, les dons, avec parfois des indications du lieu de découverte. Le croisement des différents inventaires conservés aux archives de la documentation du musée des Beaux-Arts et catalogues permet de glaner quelques informations précieuses et inédites comme la localisation exacte au n° 4 rue Pareille de l’autel votif à Maïa, le 27 octobre 1873, « au milieu d’un remblai » (Inventaire X, n° 857).

Du temps de E.-C. Martin-Daussigny a aussi été créé, à l’Académie, un comité d’histoire et d’archéologie réunissant une vingtaine de personnes qui, de 1857 à 1867, ont tenu compte des découvertes archéologiques lyonnaises ou des départements alentour, et ont débattu des questions de conservation des œuvres. Les comptes rendus des séances, publiés dans les Mémoires de l’Académie, ont fait l’objet d’une édition en recueil, en 1868, dit Travaux archéologiques extraits des Mémoires de l’Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Lyon (1859-1867) (Collectif, 1868). En 1862, le comité participe au Congrès archéologique de France où E.-C. Martin-Daussigny a présenté, entre autres, une des premières synthèses de la topographie antique lyonnaise (1862a).

E.-C. Martin-Daussigny surveille, comme ses prédécesseurs, les travaux urbains et publie, notamment dans la Revue du Lyonnais, de véritables rapports de fouilles, en particulier dans le quartier des Terreaux (mur de l’Antiquité tardive, rue Lanterne ; hémicycle, n° 2-4 rue Sainte-Catherine à l’angle sud-est de la rue Terme ; voie romaine, rue Sergent-Blandan et montée des Carmélites…). Mais surtout, en faisant des fouilles en 1859 dans la partie basse du Jardin des Plantes, à l’emplacement de l’actuel n° 9 rue du Jardin-des-Plantes, il trouve, remployées dans un canal médiéval, des plaques de marbre décorées de guirlandes de chêne et de haches sacrificielles ainsi qu’une inscription monumentale Ro[mae et Augusto], preuve selon lui de la présence l’Autel des Trois-Gaules sur la colline de la Croix-Rousse (cf. infra).

Comme A. Comarmond et A. de Boissieu, E.-C. Martin-Daussigny était en conflit ouvert avec Auguste Allmer (1815-1899) (fig. 23), l’épigraphiste qui crée, en 1878, la Revue épigraphique du Midi de la France – l’actuelle Revue Epigraphique. Mais pourtant, cette même année, à la mort de E.-C. Martin-Daussigny, A. Allmer le remplace à la tête des musées d’épigraphie, sigillographie, numismatique et antiques de Lyon ; charge qu’il conserve jusqu’en 1886 où il la transmet à son collaborateur Pierre Dissard (1852-1926). Avec ce dernier, il s’attache à la publication des résultats des fouilles faites lors des travaux du chemin de fer reliant Lyon et Vaugneray (1885-1886) : Trion, antiquités découvertes en 1885, 1886 et antérieurement au quartier de Lyon dit de Trion, où un exposé préliminaire fait la synthèse de la topographie de Lugdunum. S’il présente succinctement les vestiges d’habitat antiques, il étudie et présente les inscriptions de la nécropole du Ier siècle de notre ère avec un sérieux qui préfigure son futur corpus lyonnais. Ainsi, toujours avec P. Dissard, il publie le catalogue du musée épigraphique : Musée de Lyon, Inscriptions antiques de Lyon de 1888 à 1893 (5 vol), qu’il classe de manière thématique. Une rubrique à la fin de chaque partie, non numérotée, recense et présente succinctement, à la façon de ses prédécesseurs, les inscriptions alors disparues ou non lyonnaises. Enfin, il entretient des liens avec Otto Hirschfeld et l’aide à son projet berlinois du Corpus Inscriptionum Latinarum dont le volume lyonnais (C.I.L. XIII) paraîtra en 1899.

Outre ces découvertes au fil des travaux, les antiquaires et archéologues lyonnais n’ont de cesse de chercher les édifices « historiques », connus par la lecture des textes. En particulier, l’autel des Trois-Gaules cité, entre autres, par Strabon (IV, III, 2) [cf. supra, Textes antiques, n° 6] et qui, associé à la Table Claudienne, confère à la ville de Lyon un statut de capitale. La seule reproduction connue de cet autel est celle qui figure au revers des monnaies impériales : un socle entouré de deux colonnes surmontées de Victoires tenant couronne et palme et légendé Rom(ae) et Aug(usto) ; mais rien ne garantit la véracité de cette représentation [cf. infra, § 25*]. Sa situation a donné lieu à un débat acharné qui s’est cristallisé au XIXe siècle. Très vite, le quartier d’Ainay paraît être le lieu adéquat pour placer l’autel des Trois Gaules ainsi que l’amphithéâtre (en bois) où sont morts les martyrs de 177 ; preuves en seraient les quatre colonnes en granite égyptien qui soutiennent la coupole de l’abbatiale d’Ainay ainsi que le terme Athanaco employé par Grégoire de Tours (Histoire des Francs, I, 29) (A. De Boissieu, 1864 ; E.-C. Martin-Daussigny, 1848). A cette hypothèse s’est d’abord opposé A. Bernard (1847 et 1862) qui situe l’autel à l’emplacement du couvent Saint-Pierre-les-Nonnains car de nombreuses dédicaces aux prêtres de Rome et d’Auguste se trouvent remployées dans les environs. Entre 1820 et 1850, de nouvelles données amènent à reconsidérer la question : les fouilles de l’amphithéâtre dans le Jardin des Plantes (cf. infra) ; la découverte, en contrebas de ce jardin, de plaques de marbre décorées de guirlandes de chêne et de haches sacrificielles et la mise au jour du secteur du sanctuaire fédéral réservé aux monuments dédicatoires aux prêtres de Rome et d’Auguste à l’emplacement des n° 2-4 rue Sainte-Catherine, angle sud-est avec la rue Terme. A. Allmer (1864a) pense alors que l’autel se trouve dans l’enceinte même de l’amphithéâtre tandis que Léon Rénier (1859 et 1862) et E.-C. Martin-Daussigny, (1859 et 1863b) – qui fait alors son mea culpa – le localisent sur les pentes de la Croix-Rousse. La Revue du Lyonnais (nouvelle série, 28, 1859) renferme le texte d’A. Allmer (p. 98-113) et les réponses de E.-C. Martin-Daussigny (p. 381-382) et A. Bernard (p. 461-466), qui défendent chacun leur interprétation. A. Audin au milieu du XXe siècle, reprenant le dossier, s’appuie en plus sur l’étude de la topographie actuelle pour le placer au faîte de la double pente de la rue Burdeau, à proximité du lieu de découverte de la Table claudienne. La découverte d’un fragment de couronne en bronze monumentale, rue des Fantasques, à l’angle rue Grognard le conforte dans son hypothèse. R. Turcan, (1982a) et à sa suite L. Tranoy et Gr. Ayala (1994) remarquent pourtant que rien ne permet de donner une représentation de ce temple et que son emplacement supposé est loin d’être assuré. Depuis, D. Frascone (Rapport, 2006), se fondant sur la topographie des pentes qui perdure depuis le XVIe siècle, propose de le localiser en haut de la colline, surplombant ainsi la ville antique.

Le second édifice recherché avec assiduité est l’amphithéâtre , lieu du martyre de 177, épisode connu grce à Eusèbe de Césarée qui nous a transmis la lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne à leurs frères d’Asie [cf. supra, Textes antiques, n° 52-57]. Sur les pentes de la colline de la Croix-Rousse, les vestiges d’un édifice antique étaient visibles dans une vigne appelée La Varissonnière (ou vigne d’Auxerre). Trois arcades sont dessinées dès le XVIe siècle par Gabriel Syméoni ; il les rapporte déjà à un amphithéâtre (cf. supra fig. 13, p. 111) ; elles sont aussi placées sur le plan scénographique de 1550. La forme elliptique de l’édifice se voit esquissée sur les plans du clos du XVIIIe siècle, devenu propriété de l’abbaye royale de la Déserte. Les vestiges archéologiques, alors visibles, seront détruits lors de la démolition du couvent en 1796. Le terrain, acheté par la Ville, est ensuite transformé en jardin botanique dit le Jardin-des-Plantes où en 1818-1820, Fr. Artaud obtient l’autorisation d’entreprendre les premières fouilles. Il dégage un édifice elliptique qu’il interprète alors comme une naumachie, trompé par la présence du canal de l’arène et d’un égout sud-est ; tandis qu’il place, à la suite du Père Ménestrier (1696, p. 15), l’amphithéâtre à Saint-Jean, à l’emplacement de l’ancien hôtel d’Albon où des arcades ont été repérées. Des travaux urbains au cours du XIXe siècle (installation de deux réservoirs d’eau en 1834 puis en 1854, prolongement de la rue Burdeau en 1857 ; aménagement du funiculaire, avec l’actuel tunnel routier de la rue Terme à partir de 1859-1860) détruisent une partie de l’édifice, c’est-à -dire la partie nord-ouest de la cavea, l’espace compris entre la rue Burdeau et la rue du Jardin-des-Plantes et le côté est de l’amphithtre. Quelques-uns de ces chantiers ont pu être suivis par A. Comarmond puis E.-C. Martin-Daussigny et A. Chenavard, permettant quelques relevés des vestiges et la récupération de blocs inscrits, d’architecture ou d’amphores ; d’autres seront interdits aux archéologues. A la lumière de ces études, l’amphithéâtre est enfin identifié par A. Comarmond (1858a) et par E.-C. Martin-Daussigny (1858a, 1863d et 1862a (1863).

A la fin du XIXe siècle, A. Allmer et P. Dissard (1889, p. 297-298) déclarent qu’il existe deux amphithéâtre s, celui de Condate sur les pentes de la Croix-Rousse et l’autre, lieu du martyre de 177 sur la colline de Fourvière. Car, quand, en 1886, A. Lafon fait des fouilles sur son nouveau terrain, il dégage des murs concentriques et restitue un monument elliptique dans lequel il voit l’amphithéâtre où sont morts les chrétiens de 177. Dans la parcelle mitoyenne appartenant aux Dames de la Compassion se trouve l’odéon, connu depuis le XVIe siècle ; G. Symonéi en avait déjà dessiné plusieurs arcades. Seul édifice de spectacle identifié sur la colline de Fourvière, il est interprété tour à tour comme le théâtre ou l’amphithéâtre . En effet, à la fin du XIXe siècle, les religieuses de la Compassion, émues de retrouver ainsi le lieu du martyre de sainte Blandine et de ses compagnons, se mettent elles-mêmes à fouiller ; chantier qu’elles abandonnent quand l’erreur de A. Lafon est définitivement démontrée.

Mais ce n’est qu’au XXe siècle que la question du lieu du martyre sera définitivement tranchée, avec la découverte par A. Audin, en 1957, de la dédicace de l’amphithéâtre recouvrant un puits dans l’enceinte du Jardin-des-Plantes (cf. infra).

Au cours du XIXe siècle, le docteur J.-B. Monfalcon (1792-1874), écrit son Histoire monumentale de la ville de Lyon (Lyon, 1865-1869) en 8 volumes, dont le dernier (Lugdunensis historia monumenta) comporte des études épigraphiques, en particulier sa propre version du Musée Lapidaire de la ville de Lyon. Il participe aussi à la querelle d’A. Comarmond et d’A. de Boissieu dans la publication des inscriptions lyonnaises. Auparavant il avait publié une Histoire de la Ville de Lyon (Paris, Dumoulin, 1846-1847) et une Monographie de la Table de Claude (Lyon, A. Vingtrinier, 1851).

Ce bibliophile entreprend aussi d’éditer plusieurs manuscrits des antiquaires et archéologues. Ainsi, J. Spon (1853), G. Syméoni (1846), Cl. Bellièvre (1846), Fr. Artaud (1846) sont enfin accessibles à tous dans la Collection des bibliophiles lyonnais.

A la fin du XIXe siècle, A. Steyert (1830-1904), sort La nouvelle Histoire de Lyon et des provinces du Lyonnais (Lyon, Bernoux et Cumin, 3 vol. 1895-1900, un 4e volume, posthume, paraît en 1939, contenant les tables). Cet ouvrage est une source importante, en particulier en raison de son abondante illustration parfois inédite (près de 2200 dessins dans les 3 volumes).

D’autre part, des ouvrages utiles pour les chercheurs commencent à paraître sur les monuments, documents d’archives, biographies de Lyonnais célèbres. Au siècle dernier, J. Pernetti avait écrit un ouvrage : Recherches pour servir à l’histoire de Lyon, ou les Lyonnais dignes de mémoire (Lyon, les frères Duplain, 1757). A. Péricaud (1782-1847), bibliothécaire de la ville de 1828 à 1847, publie des textes d’archives dans les Archives historiques et statistiques du Rhône de 1825-1831 (14 vol), ses Notes et documents pour servir à l’histoire de Lyon, des origines à 1695 (Lyon, 1838) et avec Cl. Bréghot du Lut, une Biographie lyonnaise ou Catalogue des Lyonnais dignes de mémoire (Paris, Techener, 1839) ; rajoutant à cette liste de personnalités les Lyonnais antiques connus uniquement par les textes ou leur épitaphe. Des bibliographies raisonnées sont aussi éditées comme la Bibliographie critique de l’histoire de Lyon depuis les origines jusqu’en 1789 de S. Charléty (Lyon, Paris, 1902) ; la Bibliographie iconographique du Lyonnais (Imp. Rey, Lyon, 1910-1913) de Marius Audin (1872-1952), imprimeur et père d’A. Audin et qui avait déjà compilé dans un article de la Revue d’Histoire de Lyon tous les Plans et vues générales de la ville de Lyon, des origines à la fin du XVIIe siècle (1910).

A partir de 1830, les sociétés savantes se multiplient, certaines existant toujours aujourd’hui ; dès 1800, renaît l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, d’abord sous le titre de « l’Athénée réuni ». Parallèlement certains érudits créent, dès 1807, un Cercle littéraire qui deviendra la Société littéraire de Lyon en 1831, puis évoluant suivant les intérêts de ses membres, la Société littéraire, historique et archéologique de Lyon,

Depuis 1866, une Académie d’architecture conserve dessins et plans des projets de ses collaborateurs. D’autres sociétés existent, parfois de durée plus limitée, comme la Société des amis des arts, la Société de numismatique, la société des Bibliophiles et l’Académie du Gourguillon, et des Pierres Plantées. Chacune possède ses propres annales, bulletins où les membres publient le résultat de leurs recherches ainsi que les comptes rendus de leurs séances, qui se retrouvent aussi dans les autres revues telles que la Revue du Lyonnais. Ces sociétés, en fait, réunissent les mêmes collaborateurs qui publient indifféremment dans plusieurs revues : ainsi le mémoire de E.-C. Martin-Daussigny sur l’autel d’Auguste (1863b) est publié la même année dans la Revue de Lyonnais et dans les Mémoires de l’Institut national de France (la première référence a été privilégiée dans la bibliographie de la C.A.G.). Cette fameuse Revue du Lyonnais offre ses pages à ceux qui veulent collaborer ; elle est publiée de 1835 à 1880, relayée par la Revue Lyonnaise, entre 1881 et 1885, reprenant son titre originel de 1886-1901, remplacée par la Revue d’Histoire de Lyon de 1902 à 1914, pour ressortir sous l’impulsion de Marius Audin entre 1921 et 1926. Dans le domaine de l’archéologie, à côté de dissertations sur l’origine de la ville, de descriptions et interprétations de vestiges, de publication d’inscriptions fraîchement trouvées, sont publiées des lettres informant de découvertes, comme celles faites par l’abbé Boué, en 1852 et 1859, dans son abbaye, ou l’observation de destruction d’une partie de l’amphithéâtre en 1854 par P. de Saint-Olive. Elle peut être aussi le support où se règlent les conflits d’opinion, comme la polémique sur l’emplacement de l’autel des Trois-Gaules déjà évoquée.

D’autre part, les découvertes archéologiques ont souvent été relayées par les journalistes dans les chroniques des journaux : brèves de la vie culturelle, politique, mondaine, mêlées de faits divers. Un rapide inventaire des périodiques conservés à la bibliothèque municipale de Lyon révèle près de 300 titres de journaux susceptibles de contenir de telles informations ; les chroniques des principaux journaux d’érudits et autres bulletins de sociétés, précédemment cités, ont été dépouillées en vue de ce présent travail. Des quotidiens tels que le Courrier de Lyon (1831 à 1901) ou Le Salut Public (1858 à 1944), renferment aussi des données inédites sur diverses découvertes, quoique ces brèves, rédigées par des journalistes non spécialistes, soient souvent à considérer avec prudence, en particulier leurs interprétations des vestiges observés.

Début XIXe siècle (1913-1933), les archéologues de la faculté des Lettres de Lyon

En 1913, Henri Focillon (1881-1943) conjointement conservateur du musée Saint-Pierre et titulaire de la chaire d’histoire de l’art médiéval et moderne à la faculté des Lettres de Lyon, entame une nouvelle politique d’acquisition et de présentation des œuvres du musée (peinture française du XIXe siècle, céramique extrême orientale…). En 1932, il est remplacé par R. Jullian qui poursuit son œuvre muséographique et d’enseignement tout en fondant la revue des Bulletin des musées et monuments lyonnais (B.M.M.L.). Au sein de cette même faculté des Lettres officiaient des universitaires, nouveaux garants de la recherche archéologiques lyonnaise en la personne de Camille Germain de Montauzan (1862-1942), professeur d’Antiquités nationales (chaire créée en 1923) et de Philippe Fabia (1860-1938), professeur d’histoire romaine. Le premier s’est attaché à faire la synthèse des connaissances sur les aqueducs romains de Lyon et à entreprendre de nouvelles recherches sur le terrain aboutissant à la publication de sa thèse Les aqueducs romains de Lyon, étude comparée d’archéologie romaine (1908) qui restera pendant longtemps la référence sur le sujet. Le second a fait des recherches d’archives très poussées et minutieuses sur les mosaïques romaines de Lyon. Il publie deux ouvrages successifs : Musée de Lyon : les mosaïques romaines (Lyon, M. Audin, 1923) et Recherches sur les mosaïques romaines de Lyon, (Lyon, M. Audin, 1924), où il s’intéresse plus à l’histoire de leur découverte qu’à leur style ou leur datation (ce qui fut fait ensuite par H. Stern en 1967). Tous deux ont fondé l’Association lyonnaise de Recherches archéologiques et effectué des fouilles sur la colline de Fourvière de 1911 jusqu’en 1933 (excepté les années de guerre), qu’ils ont au fur et à mesure publiées à la suite de communications à l’Académie des inscriptions et belles-lettres dont ils étaient correspondants (entre autres : Saint-Just, agrandissement de la gare de chemin de fer ; clos du Verbe-Incarné, ancienne institution des Minimes, n° 24 rue Roger-Radisson ; n° 4 montée du Cardinal Decourtray ; champ de manœuvre de la Sarra, rue Pauline-Jaricot). Les archives de fouilles ayant disparu, ces comptes rendus, très détaillés et parfois accompagnés de plans, sont les seuls témoins précieux de ces travaux.

Un autre universitaire lyonnais, A. Kleinclauzz (1869-1947), a proposé à plusieurs reprises une histoire de Lyon, de ses origines jusqu’au XVIIe siècle, dont Lyon des origines à nos jours. La formation de la cité (Pierre Masson éditeur, 1925).

C. Chomer

A partir de la création de « l’atelier des fouilles », en 1933, jusqu’à l’après-guerre (fig. 24, p. 119)

Les recherches archéologiques à Lyon prennent un nouveau tournant à partir de l’ouverture du chantier du théâtre antique sur la colline de Fourvière en 1933, sous le mandat d’Edouard Herriot. Elles s’accompagnent en effet de la création d’un premier service archéologique, qui prend le nom d’« atelier municipal des fouilles ». S’ouvre alors une phase de fouilles programmées, qui vont mettre au jour le théâtre puis l’odéon sur la colline de Fourvière, ainsi que l’amphithéâtre situé sur les flancs de la colline de la Croix-Rousse.

Les fouilles sur la colline de Fourvière, sur un terrain des religieuses de Notre-Dame de la Compassion, déjà partiellement exploré par ses occupantes, sont suscitées par les querelles qui ont trait à l’identification de l’amphithéâtre des Trois Gaules où certains martyrs chrétiens auraient été torturés. En effet, plusieurs archéologues avaient voulu voir dans les maçonneries qui affleurent sur le flanc de la colline les restes de ce fameux amphithéâtre .

Le clos qui abrite le théâtre , racheté par M. Lafon en 1886, avait déjà fait l’objet de premières explorations dès la fin du XIXe siècle (cf. supra). Trois murs concentriques et plusieurs murs rayonnants avaient été dégagés. Cependant, d’autres archéologues voient dans ces murs, depuis le début de la polémique, les vestiges d’un théâtre . Leur hypothèse est corroborée en 1914 par de nouvelles explorations montrant que les murs ne sont pas elliptiques, qu’enfin l’emplacement à flanc de colline semble peu approprié pour implanter un monument en ellipse (R. Le Nail, 1914).

Les travaux de dégagement du théâtre commencés en 1933 sont exécutés par une dizaine d’ouvriers dirigés par l’ingénieur de la voirie Lapeyre et l’archéologue P. Wuilleumier jusqu’en 1952, pour passer ensuite sous la responsabilité d’A. Audin. Le chantier emploie environ 200 hommes par intermittence : 27 ouvriers à l’ouverture du chantier, 6 en 1933 mais 120 en 1940. Les premiers sondages au niveau de l’odéon débutent en 1941 (fig. 25, 26), parallèlement aux travaux du théâtre .

A partir de 1941, un personnel permanent et qualifié (les maçons) est recruté pour assurer, outre les fouilles, la consolidation et la restauration des vestiges. Pour les inciter à recueillir les artefacts mis au jour au cours de leurs travaux, les ouvriers perçoivent des primes pour chaque objet trouvé en fouilles : 25 FF de l’époque pour un fragment de céramique décorée, 2 x 50 FF pour un fragment de céramique estampillée, ou encore 4 x 50 FF pour une monnaie, selon son intérêt. En outre, une dizaine de prisonniers allemands travaillent sur le chantier entre 1941 et 1945. Les informations relatives à la fouille des théâtre s sont consignées dans des cahiers manuscrits de A. Audin conservés au musée gallo-romain de Lyon-Fourvière (A. Audin, CFA 1 à 4, 1933-1976).

La mise au jour de ces édifices de spectacle est accompagnée d’une construction/restauration systématique des gradins et de la scène, qui s’est avérée par la suite être un obstacle à la connaissance et à l’étude de l’édifice (fig. 27). Plus positivement, elle a permis aussi de leur restituer leur fonction première d’édifices de spectacle et, dès 1946, le théâtre peut accueillir, à l’occasion de son inauguration, une représentation publique des Perses d’Eschyle. Cet usage perdure de nos jours, avec le festival des Nuits de Fourvière qui s’y déroule chaque été.

De 1946 à la fin des années soixante

Les années d’après-guerre jusqu’aux années 1970 sont marquées par une série de découvertes fortuites, réalisées pour la plupart dans le cadre de travaux de réseaux ou d’aménagements immobiliers. Le conseil municipal officialise en 1964 la création de six emplois permanents au service de l’architecture, subdivision des fouilles archéologiques.

C’est durant cette période essentiellement que le travail d’A. Audin, alors conservateur, a pris toute son importance (fig. 28). Par sa présence sur le terrain, au cours des aménagements et des travaux, il a pu recueillir de précieux renseignements archéologiques avant la destruction des vestiges, surtout dans le secteur de Fourvière, mais égale-ment dans les plaines de Vaise et du cinquième arrondissement. Toutes ces données, même partielles ou sporadiques, ont été utilisées par A. Audin pour être replacées dans le contexte de la topographie antique. De nombreux plans, qui représentent parfois la seule documentation existante sur ces vestiges, sont conservés au service archéologique municipal, actuel successeur du premier atelier de fouilles de 1933. Parmi les nombreuses opérations de ce type menées par A. Audin, on peut retenir par exemple les blocs inscrits en remploi trouvés dans l’ancienne église Saint-Pierre, place Vanderpole (en 1964), ou encore les dalles de voie et le mur repérés au niveau de la place François Bertras (en 1962). De même, les fouilles dites du « clos de la Paix », rue Roger Radisson, importantes tant au niveau de la surface concernée que de la densité des vestiges, ne sont en fait qu’une surveillance et un enregistrement sous forme de plans de découvertes faites pour l’essentiel lors de la construction des garages de l’immeuble. En outre, place de Fourvière, en 1953, sont repérés et relevés un mur romain et un fond de bassin en marbre lors du creusement d’une tranchée pour la pose d’un cble. En 1968 encore, dans les puits de fondations creusés pour l’implantation d’un immeuble, les restes d’un mur monumental sont observés et dessinés. En 1966, un ensemble de dolia est également repéré en bord de Saône, quai des Etroits. Les exemples sont multiples et témoignent de l’importance du rôle d’A. Audin dans l’archéologie lyonnaise, de l’après-guerre jusqu’aux années 70. De nombreuses publications sont heureusement venues compléter certains de ces plans. Cependant, l’auteur tendant constamment à interpréter et replacer tous les vestiges dans le contexte de la topographie antique, le lecteur aujourd’hui est parfois mis en difficulté pour démêler l’interprétation de l’observation. Il n’en demeure pas moins que sa synthèse, La topographie de Lugdunum, plusieurs fois rééditée, reste un outil indispensable dans la connaissance du sous-sol lyonnais. A côté de ces observations fortuites ou réalisées dans l’urgence, des chantiers, dont certains se déroulent sur plusieurs années, mettent au jour certains des sites majeurs de Lyon : le dégagement de la basilique Saint-Laurent-de-Choulans et de sa nécropole commence ainsi en 1949, sous la direction de P. Wuilleumier et A. Leroy-Gourhan ; en 1951 est mise au jour la nécropole paléochrétienne de Saint-Irénée, rue des Macchabées ; enfin commencent en 1967 les fouilles de l’amphithéâtre de la Croix-Rousse, dirigées par A. Audin.

La création du musée de la Civilisation gallo-romaine de Fourvière

Le mobilier archéologique a été stocké durant tout le XIXe et une partie du XXe siècle dans le musée Saint-Pierre, actuel Musée des Beaux-Arts situé en presqu’île, place des Terreaux. Les inventaires d’entrée des objets dans les collections sont encore conservés au centre de documentation du Musée des Beaux-Arts. Un dépôt archéologique avait été créé dans l’ancienne villa Magneval près des théâtre s antiques à Fourvière, afin d’abriter les blocs que ne pouvaient plus accueillir les portiques du musée Saint-Pierre. Dès 1921, l’ouverture du Musée historique de Gadagne dans le Vieux Lyon avait déjà permis de stocker une partie de l’épigraphie médiévale et moderne.

En 1975 est inauguré en immédiate proximité du théâtre antique le nouveau musée gallo-romain, rue Cléberg, qui peut accueillir les collections archéologiques. Actuellement, les inscriptions choisies pour l’exposition permanente sont intégrées à un parcours qui présente la civilisation antique, organisé au fil de la structure hélicoïdale de l’édifice. Au niveau qui se trouve de plain-pied avec le théâtre furent regroupées pour un temps les inscriptions non présentées au public. Cependant, cette salle a dà» être récupérée et ces inscriptions se trouvent actuellement entreposées en extérieur, dans un espace situé entre le musée et le théâtre .

L’archéologie de sauvetage des années 1970 et 1980

A partir des fouilles de l’atelier de la Muette sur la rive gauche du Rhône et de la construction du parking place Bellecour en 1966, sur la rive gauche de la Saône, et durant toutes les années soixante-dix, une phase de constructions et de rénovations dans la ville, sous le mandat de Louis Pradel, génère la mise au jour de très nombreux vestiges archéologiques, dont l’étude est souvent réalisée dans l’urgence, quand elle n’est pas purement et simplement escamotée, sans qu’aucune sauvegarde ou mise en valeur des vestiges ne soient envisagées.

Le potentiel archéologique de la presqu’île, sous la place Bellecour, au moment de la construction de la station de métro en 1974-1975, a ainsi été en grande partie ignoré, afin de respecter les délais de réalisation des travaux. Il en a été de même pour la construction du nouveau musée archéologique de Lyon-Fourvière en 1974 (cf. infra), dans le Parc archéologique qui abrite les théâtre s ; il ne reste aujourd’hui plus de trace des habitats découverts et dont nous ne savons quasiment rien (cf. § 505* notice rue Cléberg, n°17).

Dans la même décennie, les sites des Hauts de Saint-Just, rue des Tourelles, de la rue des Farges entre 1974 et 1980, sont fouillés dans les mêmes conditions de sauvetage urgent, dans un secteur pourtant sensible, sans que rien n’ait été prévu en amont du chantier immobilier. Face à la destruction des vestiges, l’opinion publique s’émeut et des actions de résistance organisées par les riverains se mettent en place. En 1978, une campagne de fouilles programmées est engagée sur le site du Verbe Incarné, rue Roger Radisson, en prévision d’aménagements immobiliers, et durera jusqu’en 1986.

Cependant, c’est à l’occasion du gros projet de la construction de la ligne D du métro, en 1983, sous le mandat de Francisque Collomb, que la sauvegarde des vestiges archéologiques en amont des projets destructifs commence réellement à s’organiser. Une convention est signée entre le maître d’œuvre, la SEMALY, et le représentant de l’archéologie au Ministère de la culture, C. Pattyn : elle prévoit le financement des opérations de fouille et de communication par le maître d’œuvre, ainsi qu’un échéancier pour les travaux menés par les archéologues.

C’est également dans cette décennie que sont créés les parcs archéologiques, d’abord gérés par l’atelier des fouilles de la ville, qui est à ce moment rattaché à la division des Affaires Culturelles et restructuré pour devenir le Service archéologique municipal (séance du Conseil Municipal du 28 janvier 1980)[1] . Il s’agit du parc Saint-Jean qui abrite les vestiges du groupe cathédral (Saint-Jean, Saint-Etienne, Sainte-Croix), du parc de Fourvière avec les deux théâtre s antiques et le sanctuaire dit « de Cybèle » au sommet de la colline, des églises successives de Saint-Just, du site de Saint-Laurent-de-Choulans tout à fait au sud de la rive droite de la Saône et enfin celui de l’amphithéâtre sur le flanc sud de la colline de la Croix-Rousse. Aujourd’hui, seul l’amphithéâtre dépend de la gestion de la Ville de Lyon, la gestion des autres étant passé au Conseil Général du Rhône en 1991, à l’initiative du maire, Michel Noir.

Dans ce contexte, en 1983 et 1984, se déroulent deux opérations d’importance dans le secteur du Vieux Lyon : il s’agit des fouilles de la rue Tramassac puis de l’avenue Adolphe Max, qui mettent au jour des vestiges de la fin du Haut-Empire et du Bas-Empire, et qui permettent d’approfondir les connaissances sur l’existence d’un second bras de la Saône et l’île dite « Saint-Jean ».

Ces deux opérations ont fait l’objet d’une publication dans une collection qui se met en place au même moment, les Documents d’Archéologie en Rhône-Alpes (D.A.R.A.), qui serviront de support à la publication de plusieurs sites majeurs de Lyon et de la région Rhône-Alpes, notamment les fouilles de Vaise dans le secteur de la rue Sergent Michel Berthet et du périphérique nord, et celles de la Presqu’île. La collection des D.A.R.A., fondée en 1988, a été créée à l’origine par la Direction des antiquités historiques avec le concours financier de la Région Rhône-Alpes. Aujourd’hui, selon les volumes à publier, elle travaille avec plusieurs partenaires financiers : l’Etat (ministère de la Culture et de la Communication), la Région Rhône-Alpes, les conseils généraux des huit départements de la région selon le lieu de la découverte archéologique, les villes ou communes concernées par la fouille archéologique, et les aménageurs concernés s’il s’agit d’une fouille de sauvetage. L’association A.L.P.A.R.A. (Association de liaison pour le patrimoine et l’archéologie en Rhône-Alpes et Auvergne) suscite et réunit les financements et assure l’édition et la diffusion des volumes.

L’archéologie préventive depuis 1990

Alors que les fouilles étaient auparavant concentrées surtout dans le cinquième arrondissement (notamment Fourvière) et la presqu’île entre la Saône et le Rhône, elles sont depuis le début des années quatre-vingt-dix souvent liées à l’aménagement du secteur de la plaine de Vaise dans le 9e arrondissement. Parallèlement aux nombreuses opérations de fouilles préventives, entre 1991 et 2002, des fouilles programmées dirigées par A. Desbat (C.N.R.S.) dans le secteur dit « du temple de Cybèle » dans le parc archéologique de Fourvière ont lieu chaque été et contribuent à la formation des étudiants en archéologie (reprise d’un chantier commencé par A. Audin).

Durant cette période, et de nos jours encore, les aménagements se font donc pour une grande part dans le 9e arrondissement, plus précisément dans la plaine de Vaise, ancien quartier industriel en pleine restructuration et qui a fait l’objet de l’implantation de plusieurs Z.A.C. Parmi les opérations importantes, on peut citer les fouilles de la rue du Docteur Horand entre 1991 et 1995, de la place Valmy entre 1993 et 1995, de la Z.A.C. Charavay entre 1990 et 1992, de la Z.A.C. dite des « Blanchisseries », rue du Bourbonnais en 1993, de la Z.A.C. Saint-Pierre rue Sergent Michel Berthet en 2000, et celles de la rue du Chapeau rouge et du périphérique nord en 1993. Toutes ces opérations ont contribué au renouvellement de la connaissance de l’occupation du site de Lyon. Ainsi, longtemps limitées à la période antique, des traces d’occupation préhistorique ont été repérées en bord de Saône, et plusieurs sites protohistoriques mis au jour viennent renouveler les problématiques de l’implantation humaine à Lyon.

Depuis une quinzaine d’années, en presqu’île, les fouilles liées au creusement de parcs souterrains (place de la Bourse, de la République, des Terreaux et des Célestins) apportent de nombreuses informations sur l’occupation de ce quartier, de l’Antiquité à l’époque moderne. Entre 2002 et 2004, tandis que se poursuivent le développement et l’exploration archéologique de Vaise, ont eu lieu les fouilles préalables à la construction du parking souterrain place Benoît Crépu et rue Monseigneur Lavarenne, dans le quartier dit « du Vieux Lyon » en rive droite de la Saône.

A.-C. Le Mer

Notes

[1] Liste des directeurs successifs du Service archéologique municipal :

De 1981 à septembre 1989 : Bernard Mandy

De janvier 1990 à janvier 1992 : Jacques Lasfargues, poste par interim, cumulé avec celui de conservateur du Musée de la Civilisation gallo-romaine.

De février 1992 à janvier 1995 : Marie-Agnès. Gaidon-Bunuel.

De 1995 à 1998 : pas de directeur

De 1998 à 2001 : Christine. Becker, directeur du service par interim

De 2001 à … : Anne Pariente

Bibliographie historiographique

Bazin H., 1887
Bruyère G., 1986, 1993 (bibliographie des textes anciens, p. 117-120) et 2001
Burdy J., 2000b
Chomer Cl., 2003
Collectif, 2006
Cooper R., 1985 (1998)
Cottin Fr.-R., 1990 ; 1997
Delfante Ch., Pelletier J., 2006.
Desplanque A., 2003
Fabia Ph., 1920, 1934
Germain de Montauzan C., 1910a et 1920
Grisard J.-J., 1895a et 1895b
Guigue G., Guigue M.-C., 1886
Hours H., 1961
Lafon A., 1887, 1888, 1897
Le Glay M., Mordant M., 1981
Le Nail R., 1914
Darblade-Audoin, M.-P., Nouvel Espérandieu, 2006, p. XI-XLIII
Neyret R., 1974
Niepce L., 1881, 1883c et 1885
Pattyn C., 1981
Pelletier A., 1974 et 1987
Perez M.-F., 1977 et 1998
Perez M.-F., Ternois D., 1980
Pierrot-Deseilligny J., 1887
Rédaction d’Archéologia, 1981
Steyert H. 1895, I
Varille M., 1923

Droits d’auteur

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